L’entraînement à l’acrobatie en planche à voile: de la production de formes à une réflexion sur le fond


Je retombe sur un article écris en 2005 (15 ans déjà!!!!!) pour les Cahiers de L’INSEP : « Les dimensions artistique et acrobatique du sport ». A l’époque, j’avais mis en place des entraînements en vagues, et donc une réflexion sur les fondamentaux de l’entraînement dans cette discipline. Même si le niveau de pratique a progressé, les axes de réflexion sur la préparation restent inchangés et ça pourrait inspirer les compétiteurs et entraîneurs en funboard, mais aussi dans d’autres disciplines d’expression comme le kitesurf par exemple… Bonne lecture! (Merci Jules Denel pour les photos! ;))

Introduction

La préparation des funboarders s’est longtemps organisée autour de la préoccupation technique de production de formes, de sauts et de surfs. Cependant, des études (Krause, 2001 ; Krause, Saury, 2003) ont révélé que cette conception de l’entraînement est particulièrement réductrice. Depuis 2002, dans le cadre de la préparation de coureurs de haut niveau, nous complétons une formation physique, mentale et technique par un entraînement tactique autour de trois axes :

  1. le développement de stratégies d’optimisation de l’espace et du temps,
  2. le développement d’une activité exploratoire au cours de la manche,
  3. le développement de compétences sociales vis-à-vis des juges et des adversaires.

L’épreuve de vagues en planche à voile ou funboard peut être considérée comme une discipline acrobatique par les figures qu’elle impose pour la performance. Si au début des années 80, il ne s’agissait que d’une évolution dans les vagues ponctuée de sauts et de surfs simples, les funboarders s’expriment désormais par la réalisation de sauts à rotation avant ou arrière et de surfs aux postures à la limite de l’équilibre.

L’entraînement des coureurs n’a connu que peu d’évolution. Exclusivement technique, il s’est basé sur la répétition de figures dans différentes configurations de navigation. Cette conception de l’entraînement nous semblant réductrice, nous proposons une approche complétant la formation technique du compétiteur.

  1. L’épreuve de vagues
Jules Denel @Samuel Tomé

L’épreuve de vagues trouve son originalité au sein des pratiques compétitives «voile », la performance ne se mesure pas au terme d’une course contre un ou plusieurs adversaires sur un parcours défini, mais par la démonstration sous forme duelle d’une virtuosité technique dans un espace et un temps définis.

Le duel dure environ 10 minutes dans un espace délimité par des pavillons ou des éléments naturels.

Chaque figure est évaluée par des juges. A l’issue du duel, les juges effectuent la somme des notes des meilleures figures (nombre déterminé selon les conditions de navigation).

Les compétiteurs sont également jugés sur l’impression générale. Elle concerne la construction de la manche, la variété, la prise de risque, le placement, le choix des vagues, la réussite, le style, la fluidité, la radicalité.

Cette situation impose «a priori » au funboarder de répondre à des exigences multiples. Il doit piloter une planche à voile, organiser son évolution dans le temps et l’espace définis, réaliser des figures, optimiser leur nombre et niveau de difficulté, s’adapter à un environnement dynamique, incertain et fluctuant (vent, vagues, courant, adversaire…).

Les éléments acrobatiques proposés sont de deux ordres :

  1. a) Les sauts sont classés en 4 catégories
  • Les «rotations avant » : le funboarder effectue une rotation avant complète avec son matériel.
  • Les «rotations arrière » : le funboarder effectue une rotation arrière complète avec son matériel.
  • Les «sauts sans rotation ».
  • Les «combinaisons », qui associent deux figures dans un même saut.

Les juges prennent en compte la difficulté de la figure, la hauteur, l’amplitude et la réception.

  1. b) Les surfs
Jules Denel @Samuel Tomé

Le surf est une évolution sur la vague. Le funboarder, porté par la vague, se sert de sa puissance pour effectuer des figures. Il est jugé selon les critères suivants : vitesse, fluidité, courbe, radicalité, puissance, proximité de la partie critique de la vague, variété et difficulté des figures proposées.

  1. Un entraînement visant à la production de formes

Depuis 1980, le niveau de performance des compétiteurs a augmenté de façon spectaculaire grâce à l’évolution technologique, à la spécialisation des pratiquants et à une rapide diffusion des nouvelles figures par la presse spécialisée.

Pour préparer cette épreuve, l’entraînement des coureurs se construit habituellement autour de la préoccupation technique. Les compétiteurs s’exercent à des productions de formes, essayent de «passer » des figures de plus en plus difficiles, les répètent pour les intégrer et les adaptent aux différentes conditions de navigation. L’utilisation de la vidéo est fréquente pour compléter les retours du planchiste. Les nouvelles figures sont analysées à terre à partir de vidéos ou photos et ensuite tentées sur l’eau.

  1. Éléments de connaissances sur l’expertise en funboard

En qualité d’entraîneur, nous nous sommes interrogés sur la pertinence de cette exclusivité technique pour la préparation à la performance.

L’analyse de l’activité experte en funboard (Krause, 2001 ; Krause, Saury, 2003) montre que la compétition en vagues ne se résume pas à la réalisation, à l’application de figures techniques répétées à l’entraînement. Ces résultats s’opposent à la conception intuitive de la préparation des coureurs et à la distinction classique entre entraînement et compétition.

Cette dernière définit l’entraînement comme le lieu où on apprend, explore, perfectionne, stabilise et automatise de nouvelles techniques et la compétition celui où on reproduit ce qui est vu à l’entraînement et où on exécute un plan (Matveiev, 1983 ; Werchoshanski, 1992). L’étude met en évidence que l’activité compétitive est aussi une activité d’exploration, d’apprentissage, qui débouche sur une structuration tactique de la manche dans l’action du funboarder. Elle met en évidence trois caractéristiques fondamentales de l’activité experte : (1) une organisation spatio-temporelle particulière, qui a une fonction adaptative essentielle face aux contraintes dynamiques de la situation, (2) une interaction du funboarder avec son adversaire et (3) une interaction avec les juges.

D’une part, l’organisation de l’action de l’expert est planifiée et fortement contrainte par l’espace de navigation (structuré par le vent et les vagues). D’autre part, son action procède aussi fondamentalement d’adaptations situées, co-déterminées par l’activité du funboarder et par les événements de la manche (Suchman, 1987). Il conçoit une stratégie «a priori », mais son activité in situ s’organise à partir d’éléments imprévisibles et non contrôlés, utilisés à la fois comme ressources pour l’action et comme sources d’apprentissage. Son activité témoigne plus d’un engagement exploratoire que d’un engagement exécutoire.

Le compétiteur accorde une importance relative aux contraintes physiques de la situation. Il les utilise pour réduire les incertitudes en construisant son espace de navigation. L’aménagement de l’espace apparaît alors comme un moyen d’asservir l’environnement et de réaliser un plan d’action.

De plus, les aspects sociaux de la situation contraignent son activité. Les juges et les adversaires déterminent des comportements particuliers, qui témoignent que l’activité est «adressée » (Clot, 1999). Elle ne peut être comprise en dehors du réseau des relations dans lequel elle s’inscrit.

Les figures, répétées lors d’entraînement à la production de formes, se font ainsi en dehors des unités significatives dans lesquelles elles s’insèrent pendant la situation compétitive. Elles ne sont pas contraintes par un temps et un espace définis, ni réalisées contre des adversaires, ni même évaluées par des tiers.

L’épreuve de vagues ne se réduit donc pas au solipsisme d’une activité d’adaptation à une tâche technique dans un environnement incertain et fluctuant.

Jules Denel @Maleen Hoekstra
  1. Vers une nouvelle façon d’envisager l’entraînement

Ces caractéristiques de l’activité experte font apparaître les conceptions intuitives et empiriques de l’entraînement comme particulièrement réductrices. Notre ambition est de recréer à l’entraînement les conditions de la compétition, afin de développer à la fois des compétences techniques situées, au regard des contraintes et du déroulement de la manche, et des compétences tactiques liées à l’environnement, aux adversaires et aux juges. Pour cela, nous complétons une formation physique et technique par un entraînement tactique autour de trois axes : (1) développement de stratégies d’optimisation de l’espace et du temps, (2) développement d’une activité exploratoire au cours de la manche et (3) développement de compétences sociales vis-à-vis des juges et des adversaires.

4.1. Développement de stratégies d’optimisation du temps et de l’espace

  1. a) L’organisation temporelle

Par des situations spécifiques à l’entraînement, nous tentons de développer chez le funboarder des compétences d’organisation temporelle, l’inciter à construire un «plan ressource » et à affiner le rapport entre la structuration tactique d’une manche et l’environnement. Les situations proposées permettent aux coureurs de tester différentes formes d’organisation et de les valider pour chaque type de conditions de navigation. Cette planification n’est pas rigide, elle rend compte de l’activité de façon vague et partielle, dans la mesure où elle ne précise pas de contenus exécutables (Suchman, 1987). Ces contenus se définissent ensuite dans l’action, le plan donne une orientation et laisse part à l’improvisation (Conein, Jacopin, 1993), car les caractéristiques de l’environnement in situ peuvent guider la sélection de l’action et rendre inadaptée la planification prévue. Les organisations testées se confirment performantes lorsque le funboarder réalise un programme complet.

  1. b) L’aménagement de l’espace de navigation

Le funboarder effectue un découpage de l’espace de navigation en un certain nombre de zones : zones de danger, d’évolution, de sécurité. Elles sont associées à des possibles en terme de figures et de prise de risque. L’entraînement peut aider au développement des compétences d’observation, de positionnement et d’action en liaison avec ces zones particulières de l’espace global de navigation. Il incite le funboarder à ne pas se limiter à répondre ou à saisir les opportunités qui se présentent, mais à structurer un espace «praticable » en fonction de son engagement dans la situation. L’entraîneur, en créant des situations à circulations contraintes, permet au funboarder de se situer précisément sur le plan d’eau, de faire le lien entre prise de risque et configurations de vague afin d’optimiser son temps de navigation.

4.2. Développement d’une activité exploratoire au cours de la manche

  1. a) Placer des éléments techniques pertinents

L’objectif est d’aider les coureurs à mettre en relation de façon optimale la technique et l’environnement dans lequel elle se réalise :

  • Technique, prise de risque et espace de navigation : figures choisies en fonction de la configuration «vague vent » et de la zone de navigation. Ex : la zone de danger offre parfois la possibilité de sauter, mais le risque de chute est important après le saut du fait de la perte de vitesse. Donc le choix s’impose d’un saut avec très bonne réception, qui permet une rapide reprise de vitesse.
  • Technique et adversaire : les figures s’inscrivent dans un dialogue entre les concurrents. Le funboarder doit apprendre à gérer le niveau de sa prise de risque en fonction du niveau d’évolution de son adversaire.
  • Technique et configuration de la vague : avec la taille, l’angle de pente, le sens et la régularité de déferlement des vagues s’associent des figures optimales et des préoccupations techniques particulières.
  • Technique et vitesse : certaines figures nécessitent une grande vitesse, d’autres moins.
  • Technique et histoire des figures réalisées au cours de la manche : préoccupation de variété technique ou d’amélioration de note pour une même figure.
  • Technique et attente des juges : figures variées et maîtrisées, évolution globale «propre », bon choix de vagues.
  1. b) Recherche active de vagues

En étudiant les trajectoires des compétiteurs experts, il en ressort des localisations insistantes sur des zones particulières de l’espace de navigation. Cette représentation spatiale se construit avant la manche par l’observation du plan d’eau, des autres concurrents et le recours à la propre expérience du coureur.

L’enjeu pour l’entraîneur est d’inciter le coureur à émettre des hypothèses sur les lieux propices à la réalisation de figures, au passage de la zone de danger. Elles se confirment ou s’infirment au cours de la manche par une activité exploratoire des différents lieux supposés favorables. Il ne s’agit plus, d’une part, pour le funboarder de naviguer en fonction des opportunités de vagues, mais d’augmenter la probabilité de rencontrer des vagues en se plaçant à des endroits particuliers de la zone de navigation.

D’autre part, le funboarder ne doit pas être dépendant des opportunités au sein de ces endroits, mais il doit effectuer une recherche active de vagues : changer de trajectoire pour aller chercher un pic, ralentir ou accélérer pour attendre ou rattraper une vague.

Le développement de cette activité exploratoire peut être favorisé par exemple par la mise en situation du funboarder dans des conditions de forte pression temporelle avec un certain nombre de figures à réaliser. Cette situation oblige à une activité intense de recherche de vagues.

4.3. Développement de « compétences sociales »

  1. a) Prendre en compte l’adversaire pour agir

Un travail spécifique à l’entraînement sensibilise le compétiteur sur les stratégies de contrôle de l’adversaire, comme par exemple, rechercher le placement «au vent » de son adversaire pour le voir plus facilement et créer de l’incertitude chez lui quant à son évolution. Atteindre cette position, c’est déjà prendre un avantage sur son adversaire. De plus, nous voulons inciter le coureur à apprendre de l’autre pour construire son évolution.

Cette activité d’exploration et d’apprentissage guide l’action car elle lui permet d’évaluer son niveau de performance par rapport à celui de l’adversaire et de réguler son action.

  1. b) Influencer le regard des juges

L’épreuve de vagues instaure une communication entre le compétiteur et les juges par les figures proposées. Notre préoccupation est de dépasser le stade d’une relation dont le vecteur est uniquement la figure en intégrant dans l’activité du funboarder des éléments, qui agissent sur l’appréciation des juges :

  • Réfléchir aux attentes des juges, comme par exemple sur leur représentation du surf. Le compétiteur peut alors répondre par une évolution proche de leurs attentes.
  • Impressionner les juges par des figures spectaculaires, des enchaînements rapides de figures.
  • Tenter de monopoliser le regard des juges par un placement efficace sur le plan d’eau, une fréquence importante de figures, des variations de trajectoires, de vitesse.
  • Créer des attentes chez les juges par des actions particulières, «regardez-moi je prépare quelque chose » (abattée franche, zigzags sur houle en surf).

Ces préoccupations à destination des juges s’intègrent dans la relation d’adversité. Elles mettent en jeu un duel visant à gagner le monopole du regard des juges : être mieux vu pour être mieux noté que l’adversaire.

Conclusion

Cet article propose une nouvelle façon de considérer l’entraînement à l’épreuve de vagues par les aspects tactiques qu’elle intègre. Depuis 2002, l’École Nationale de Voile teste et référence des situations d’entraînement développant les compétences tactiques autour de l’optimisation du temps et de l’espace, des stratégies exploratoires et des dimensions sociales. Elles sont mises en place dans le cadre de la préparation d’un groupe de funboarders de niveau national et international.

Au-delà de la dimension préparatoire, nous intégrons la dimension tactique lors des suivis d’épreuves (analyse plan d’eau, réflexion tactique avant la manche, débriefing…).

Ce travail sert de base pour l’entraînement à l’autre discipline d’expression en planche à voile, le freestyle. Il pourrait s’étendre vers d’autres pratiques nautiques acrobatiques duelles comme le kitesurf ou le surf.

Bibliographie

CLOT Y. (1999).-La fonction psychologique du travail. Paris : PUF.

CONEIN B., JACOPIN E. (1993).-Les objets dans l’espace, Raisons Pratiques, 4, 59-84.

KRAUSE S. (2001).-Analyse sémiologique de l’activité d’un funboarder expert en situation de compétition de vagues dans une perspective d’aides à l’entraînement. Mémoire de DEA (non publié). Université de Nantes.

KRAUSE S., SAURY J. (2003).-De l’analyse de l’activité experte en funboard à la conception d’aides à l’entraînement. In M. LOQUET et Y. LÉZIART, Cultures sportives et artistiques. Formalisation des savoirs professionnels. Pratiques, formations, recherches (pp. 325-328). Rennes II : ARIS.

MATVEIEV L.P. (1983).-Aspects fondamentaux de l’entraînement. Paris : Vigot. Suchman L. (1987).-Plans and situated action. Cambridge : Cambridge University Press. Werchoshanski J.W. (1992).-L’entraînement efficace. Paris : PUF.

SUCHMAN L. (1987).-Plans and situated action. Cambridge : Cambridge University Press.

WERCHOSHANSKI J.W. (1992).-L’entraînement efficace. Paris : PUF.

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Pour consulter le livre complet: Les Cahiers de l’INSEP, n°36, 2005. Les dimensions artistique et acrobatique du sport, sous la direction de Jean-François Robin, Émilie François et Didier Lehénaffhttps://www.persee.fr/issue/insep_1241-0691_2005_num_36_1

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